Oui, et avec bienveillance.
Quand je dis à mes paroissiens que je ne suis plus jeune, je me fais dire régulièrement : ‘Ah mon Dieu, t’es encore jeune, toi! Qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas avoir notre âge?!’ Je sais qu’il y a de l’humour dans cette affirmation, et, de fait, je suis plus jeune que plusieurs des membres de la communauté. Mais, la réalité, c’est que je suis moins jeune que quand je suis arrivé, faut l’avouer. J’avais 48 ans. Je vais en avoir 62 dans quelques mois. Demandez à mes ados s’ils me trouvent si jeune…
Je sais que la jeunesse n’est pas qu’une question d’âge, que ça se passe dans la tête et dans le cœur. Absolument d’accord. Et en ce sens, je suis encore jeune (plein de projets, de rêves et d’idées vivifiantes, oui). Mais pourtant plusieurs indices m’indiquent que la vie avance, et rapidement : quand je réalise que je suis moins ‘multitâches’ qu’avant (c’était un peu ma ‘marque de commerce’), parce que chaque tâche demande plus de temps et d’effort; quand je réalise que mon énergie s’épuise plus rapidement et que, parallèlement, je dors moins bien… sans oublier que c’est beaucoup plus difficile qu’autrefois de me remettre d’une mauvaise nuit; quand la digestion est plus laborieuse et que même certains aliments –que j’ aimais tant- doivent être retirés de mon menu; quand je réalise que je commence à devoir vivre avec de ‘petits bobos’ que je ne connaissais pas avant, qui me font découvrir de nouveaux nerfs et muscles; quand je vois apparaître des sillons entre la bouche et le menton, et que mon miroir me montre que j’ ai de plus en plus de neige sur le toit… Quand j’ai la larme plus facile et les émotions plus à fleur de peau… et que parfois je pleure de fatigue. etc, etc. (je vous laisse compléter la liste), c’est que je n’ai plus vingt ans.
En cette époque où les super-héros sont adulés et où la performance est tellement valorisée, en cette époque où on investit tant d’argent et d’énergie à camoufler les signes de l’âge, je peux me sentir diminué parce que je suis moins efficace, moins productif qu’avant. Plus jeune, on me disait : ‘Un jeune prêtre! C’est super!’ Je répondais souvent que la jeunesse n’est pas une qualité en soi mais un état de vie qui passe vite. Parfois j’ajoutais : ‘Allez-vous encore m’aimer quand je ne serai plus jeune?’ J’ajoutais intérieurement ‘Vais-je m’aimer moi-même?’
Hé bien, je réponds affermativement. Je ne peux nier que je trouve parfois difficile d’accueillir mes nouvelles limites, mais j’apprends; j’apprécie l’expérience de vie que j’aie, la sagesse acquise au fil des ans. J’apprécie de pouvoir ralentir un peu le rythme pour vivre davantage le moment présent et, comme dit le dicton, pouvoir ‘sentir les roses’ au long de ma route. Je crois que c’est une erreur d’essayer de prolonger la jeunesse. Je suis convaincu que les enfants et les jeunes ont besoin de modèles et de mentors qui apprécient et goûtent toutes les saisons de la vie et ne jouent surtout pas à l’éternel adolescent.
Accueillir avec bienveillance et miséricorde ses fragilités, ses vulnérabilités et ses limites –toutes les sortes de fragilités et à tous âges, d’ailleurs- m’apparaît comme un signe de maturité psychologique et spirituelle. Plus, j’y vois un acte de confiance en notre Dieu qui nous aime tel que nous sommes, au présent, et nous accompagne dans l’acceptation sereine et positive de notre réalité, quelle qu’elle soit. Je me rappelle aujourd’hui cette pertinente pensée, que j’avais lue à quelque part : ‘Ce n’est pas parce qu’un pommier est vieux qu’il donne de mauvaises pommes!’ Hon! Je viens de dire le mot tabou , dans notre société nord-américaine: ‘vieux’! Pardonnez-moi. J’irai me confesser à un ‘vieux’ prêtre de mes amis, octogénaire, arthritique et perdant la vue, mais si sage et rempli de l’Esprit divin, sans doute plus ‘ardent, positif, intense et heureux de vivre chaque instant’ que bien des plus jeunes…